Par Arnaud Etienney
Dimanche 24 juillet 2011. Les valises bouclées, je récupère les filles au fond de leur lit et les calent dans leur siège de voiture, direction les 2 Alpes, pour ce qui sera pour moi, le gros challenge de l’année. En effet, ce qui m’est proposé est tout simplement pour des non-initiés, monstrueux. 180 km et 24000 m de dénivelé cumulé à travers le parc national des Ecrins, 14 cols à franchir à plus de 2000 mètres, dont le plus haut, l’Aup Martin à 2700 m, et un parcours où il est impossible de courir plus de 10 minutes d’affilé à cause de la technicité du sol et du relief rencontré.
Le lundi et le mardi, je me ballade un peu avec toute la petite famille en essayant de m’économiser au maximum pour préserver le plus possible mon physique qui va être mis à rude épreuve. Il fait beau le matin, et cela se couvre en fin de journée, ce qui semble être presque normal en montagne, mais bon, moi, je commence à m’inquiéter car la course arrive et n’étant pas un montagnard, je sais tout de même qu’aux altitudes qui vont être les miennes les jours suivant, l’orage n’a pas les mêmes conséquences que dans nos pays vallonnées. Bref, j’essaye de ne pas trop y penser !!!!!
Et puis arrive l’heure du briefing. L’organisation nous convie dans une belle salle de spectacle, qui se remplie très vite et qui finie par être trop petite malgré une contenance de 300 personnes. Toutes les familles sont là (la mienne également), pour écouter les dernières consignes et points météo. Et là, c’est parti. Plus le discours avance, plus je me dis que je suis peut-être pas encore prêt à participer à ce genre de course. L’organisateur met un pression sur les coureurs qui me semble démesurée. Certes, nous sommes en montagne, certes, la météo annoncée n’est pas top, mais là, c’est chaud. Je me demande de plus en plus si je suis assez armé pour affronter le géant qui se dresse devant moi. Sophie décide de quitter la salle car elle ne supporte plus ce discours peu rassurant. Mon père, assis à côté de Guillaume Millet, une des pointures de l’ultra trail (3ème à l’UTMB en 2007), me jette des regards que je sens inquiets. J’essaye de rassurer tout le monde en disant que je ne prendrais pas de risques, surtout la nuit. Oui, au fait, j’ai oublié de dire que le parcours n’est pas balisé, si ce n’est que celui du GR 54. Pour les connaisseurs, vous voyez de quoi je parle !!!! Un GPS est imposé par l’organisation, mais imaginer vous dans la montagne, la nuit, il grêle, vous êtes seul …
Je rentre me coucher, inquiet, mais décidé à prendre tout de même le maximum de plaisir le lendemain. Ma nuit est bien sur très agitée et je suis prêt à 7 heures. Je pars en prenant soin de réveiller tout le monde afin que toutes mes femmes assistent au départ de leur coureur.
Je me place dans le sas de départ et embrasse toutes les filles une par une. Zoé me regarde avec stupeur et doit se demander où je pars et qui sont ces gens autour de moi, et pourquoi la dame à côté de moi pleurs. De l’émotion se lit sur le visage de beaucoup de monde et certaines personnes craquent. Pour plein de monde, cette course est l’aboutissement d’une année, d’une décennie et même d’une vie. C’est uniquement sur ce genre d’épreuve qu’on ressent cela. C’est aussi pour ça que je suis là….. Moi, je ne pleurs pas mais suis tout de même pris d’un sentiment mélangé d’émotion, d’impatience et de peurs.
8 heures, c’est parti !!!! Les 1er partent à environ 10 km/h , moi, je me cale dans le ventre mou du peloton en me concentrant sur ma foulée, sans tenir compte des autres qui me doublent.
Une descente de 800 m D- nous permet de nous échauffer et d’étirer le peloton. Après arrive le 1er col, dit de Sarenne, un petit 1000m de d+ qui nous emmène au 1er ravitaillement très léger. La descente qui suis doit me permettre de rallier Besse en Oisans, où je vois toute ma tribu, trempée jusqu’aux os. Un bisou, un bout d’orange et je repars sans m’attarder. Il pleut des cordes et je commence, au bout de 5 heures de courses à ressembler à une serpillère très humide. Je grimpe le col du Suchet ( 800 m de D+) et redescend à nouveau vers toute la famille qui va me voir pour la dernière fois avant au moins une trentaine d’heure. J’en profite un peu et décide malgré tout de ne pas trop rester dans ce petit environnement douillet car ce qui m’attend n’est pas du même calibre.
Le col d’Arsine franchit (1000 m de D+), j’arrive à la 1ère base de vie de Mônetier les Bains, au bout de 65 km de course. J’ai tout de même mis pour cette partie 12 heures. Un tout petit 5 km/h de moyenne, pas terrible diront les connaisseurs, mais bon, le terrain ne m’autorise pas grand-chose de plus. J’avais prévue de dormir un peu ici, mais je décide d’essayer de rejoindre la 2ème base de vie Vallouisse, juste 20 km plus loin. Sauf qu’il me faut franchir le col de l’Eychauyda (1000 m D+) et encaisser une descente de 13 km (1400 m D-). J’arrive à Vallouisse à 1 h du matin jeudi et décide de repartir vers 5 heures . Je me couche dès que j’arrive mais je ne peux fermer l’œil. La salle doit faire 50 mètres carrées et nous sommes à peu près 50 coureurs qui mangent, dorment, se changent. Des conditions extrêmes qui me fatiguent plus qu’elles ne m’apaisent. Après plusieurs tentatives, je me lève vers 3h30 et décide de manger un peu avant de repartir.
A 4h30, je repars accompagné par un
coureur qui m’invite à partager son sillage pour la suite. Cela me rassure car au fur et à mesure de la discussion, il m’explique qu’il à déjà fait plusieurs fois le Défi de l’Oisans par étapes.
Un gros morceau nous est proposé maintenant car nous attaquons l’ascension de 20 km du col de l’Aup Martin (1600 m D+). Il va nous falloir au moins 4 heures pour franchir ce géant et au moins 1
heure pour faire les 2 derniers km. En effet, dans sa phase terminale, le chemin propose des pentes à pratiquement 40 %. Une fois franchit, nous redescendons (1000m D-), avant d’enchaîner 3 cols
en moins de 5 km. Dur, dur pour les quadriceps, surtout que nous passons la barre des 120 km lors de la descente de 15 km et 1400 m D- qui va nous emmener à la Chapelle en Valgaudemar, lieu où
m’attend Thierry et sa famille ainsi que Laure et ses 3 enfants. Cela me paraît interminable et ce n’est que vers 20 heures que je les rejoins. Il m’a fallu 15 heures pour faire 50km. Tous les
repères que l’on a habituellement volent en éclat, dur, dur pour le moral.
Après un bon repas, Thierry qui va m’accompagner pour les 50 derniers km, voyant l’ambiance peu tranquille qui règne sous les tentes où sont placés les lits, a eu la bonne idée de louer une chambre au dessus de la base de vie. Cela va s’avérer décisif pour la suite car je décide avec mon pacer, de repartir après 4 heures de sommeil. A 2 heures du matin, je me réveille en pleine forme physique et aussi mental. Je suis près à en découdre avec la partie qui est annoncé par l’organisation comme la plus technique de cette ballade. Cela va se vérifier plus tard.
A 2 heures, nous repartons en direction du col de Vaurze (1400 m D+), gonflés à blocs. Pour moi, la course, mentalement est pratiquement terminée car Thierry va gérer tous les petits détails (balisage, passages délicats), à ma place. Dans cette ascension, je double quelques coureurs qui n’ont pas dormis dans les mêmes conditions que moi. J’ai presque l’impression d’avoir un peu tricher par rapport à eux, mais je me dis que la gestion du sommeil fait parti de ce type d’épreuve . La montée est avalée en 2 heures et je sens que ma pose à été très bénéfique. Je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir déjà 145 km dans les jambes mais je me freine car d’après le road-book, les difficultés commencent seulement. Après une descente pentue (1300m D- et 5 km), nous arrivons au lieu dit Le Désert qui porte vraiment bien son nom. Rien aux alentours si ce n’est la montagne à perte de vue.
La côte qui va nous emmener à Côte Belle va être, à mon sens, la plus pentue de ce défi. 1000m D+ en seulement 3 km. Par contre, rien de technique, simplement un mur qui se dresse devant nous. Une fois franchi, une belle descente nous conduit 800 m D- plus bas à la dernière base de vie, Valsenestre. Là, nous avalons, mon ange gardien et moi, une assiette de pâtes et divers choses qui vont nous permettre d’attaquer le dernier gros morceau : le col de la Muzuelle. Rien d’extraordinaire, il est vrai, par rapport aux autres déjà avalés mais tout de même, 1100 m D+ en 5 km. La difficulté est surtout qu’à force, cela commence à faire beaucoup et le soleil commence à taper sérieusement sur nos crânes fatigués (surtout le mien).
L’ascension se fait tranquillement et le col est franchit sans réellement avoir rencontrer de difficultés. Apparemment, la partie sommitale a été allégée depuis cette année, car avant, les derniers 400 m D+ s’apparentait plus à de l’escalade que du trail. Tant mieux pour nous…… Par contre, la suite qui doit nous amener 10 km plus bas va s’avérer être la plus technique et la plus longue de cette course. 1800 m D- de cailloux sans vraiment avoir de partie pour allonger un peu la foulée et étirer les quadriceps qui commencent à bruler un peu. Je ne peux courir car le parcours est vraiment cassant et c’est au bout de 2 heures que nous arrivons vers toute la tribu qui m’attend pour le dernière ascension que nous ferons tous ensemble. L’organisation à souhaité ouvrir ces 3 derniers km à tout le monde afin de faire participer les proches à cette fête. Tous les enfants m’accompagnent vers ce qui va être pour moi, une étape importante dans ma petite vie d’ultra-trailer. Il reste juste 3 km et 800 m D+ pour arriver aux 2 Alpes. Je savoure les dernières minutes et malgré tout, je peine à suivre la troupe qui m’entoure. Toutes les images vues lors de ces 58 heures défilent dans ma tête et je sens déjà, avant l’arrivée franchit, un vide m’envahir de plus en plus. En effet, depuis une année que je prépare cette course, je la fait et refait et maintenant, c’est pratiquement fini. Le dernier km est effectué en marchant car je n’ai pas envie d’en finir, j’aimerai que ce moment se prolonge indéfiniment. Je passe la ligne accompagnée de tous et surtout de mes 2 filles qui ne comprennent pas toujours ce qui se passe. Voilà, c’est fait, j’ai vaincu le Tour de l’Oisans et des Ecrins, sans vraiment me rendre compte du chemin accomplit. Quand je regarde autour de moi, je vois toutes ces montagnes que j’ai dû franchir sans vraiment savoir où j’étais.
L’arrivée est toujours un peu émouvante sur ce genre de challenge, mais rien à craindre, pas de larmes ni de cris de joie, tout est à l’intérieur et y reste.
Toute l’équipe qui m’accompagne décide d’aller fêter ça au bar. Je me commande une bière dont je pense depuis un moment. Nous rentrons ensuite à l’appartement dans une indifférence presque totale. Les personnes que nous croisons, pour la plupart, ignorent complètement le voyage que je viens de faire. C’est dans ces moments là que tu te rends compte que tu es juste ton héros et non le roi du monde comme parfois tu peux le croire. En y regardant de plus prêt, les héros existent mais ils ne sont pas ceux que l’on croit. Chacun à les siens !!!
J’ai une folle envie de continuer, de repartir pour découvrir d’autres paysages, d’autres lieus, mais c’est bel et bien fini. Difficile lorsque le corps et l’esprit réclament. Il est 19h00 et je commence à penser à une pizza qui me hante depuis plusieurs jours. C’est avec une folle envie que je vais en commander une et nous mangeons, mon « team » et moi, un repas très très agréable.
Mon premier bilan de cette aventure est très positif même si un sentiment d’inachevé est tout de même présent. En effet, je me dis que j’aurais peut-être pu éviter de dormir 4 heures d’affilée. Avec de l’expérience, je ne ferais pas les même choses en terme de gestion de sommeil, de repas et de vitesse de course. J’ai peut-être aussi trop géré au départ en pensant que mon physique ne tiendrais pas cette distance. Je pense avoir appris énormément lors de cette course, ce qui me servira pour mes futures défis personnels, j’en suis sur. On ne ressort pas complètement vierge d’une épreuve comme celle-ci . Moi, j’ai acquis une certitude pendant ces 58 heures. Pour l’instant, c’est ce genre d’épreuve qui vont m’accompagner pendant un moment. Les rencontres faites sont authentiques, brutes. Pas de place au superflu chez les concurrents, pas de rivalité, pas de triche. Chacun à ses motivations, ses raisons d’être là, mais tout le monde partagent au final la même chose, le plaisir de la montagne et le partage de ces territoires d’exception.
D’un point de vue plus terre à terre, je pense être capable d’aller un peu plus vite en optimisant mes temps de repos, ce que je vais tenté rapidement dans les Vosges au mois de septembre. Après, je serai fixé.
Comme m’a dit un historien averti que je ne citerai pas, « la vie est comme un livre, en faisant ce genre de choses, tu écris toi-même ton livre, page après page. Plus tard, quand tu te retourneras, tu pourras feuilleter les pages et revivre une par une ces histoires et tu seras heureux de ce qui est écrit. » Ce n’est pas exactement ces paroles mais je pense que l’idée générale est là.
J’espère qu’à travers ce témoignage, plusieurs personnes pourront se dire, pourquoi pas moi ? Tout est une question de volonté et d’un peu de persévérance. Toute personne en bonne santé peut vivre ce genre de chose, il suffit de le vouloir. Je ne possède aucune prédisposition à ce type d’effort, je n’ai aucun passé sportif si ce n’est que 20 ans d’un sport dans les plus bas niveaux départementaux, chose qui, à mon sens, ne vous amène aucune aide ni valeur que ce soit. Simplement, à un moment précis, une rencontre et une prise de conscience qui peut arriver à tous.
Alors, écrivez vous-même votre livre, ne le laissez faire à personne et surtout, prenez du plaisir à le faire. Moi, je vais écrire une prochaine histoire le 10 septembre du côté des Vosges, pour ce qui sera pour moi, un 1er ultra fait en mode course. Cela s’appelle l’Infernal Trail, tout un programme !!!!!!!!!
Plusieurs remerciements me viennent à l’esprit : Merci à tous les gens qui m’ont accompagné lors de ce périple. Je pense à Laure et ses 3 enfants, Marie et ses 2 filles, Mon père et Bidou, ça, c’est pour les gens qui m’ont épaulé sur place, merci aussi à Manu, d’ED SPORT qui me prépare tout au long de l’année. Tous mes proches qui ne peuvent me suivre sur ces épreuves. Gros merci évidement à mes 3 femmes, Sophie, Sarah et Zoé qui supportent tout au long de l’année cette passion très prenante, j’en conviens. C’est pourquoi, je les associe vraiment toutes les 3 à ma réussite. Sans leur compréhension, je ne pourrais pas vivre ces moments là. Merci vraiment à elles. Puis un autre gros merci à mon pote Thierry qui m’a mis le pied dedans et vit avec moi ces instants magiques. Son apport sur cette course à été plus que décisif, voire indispensable, je veux aussi l’associer à cela. Peut-être qu’un jour, ce sera mon tour de l’accompagner, ça on verra, pour l’instant, il va trop vite !!!!!

